Elisabeth Weissman est l’auteur de "Flics, chronique d’un désastre annoncé", une vaste enquête sur la police d’aujourd’hui. Interview
Journaliste et essayiste, Elisabeth Weissman publie une enquête sur le monde policier. Fruit de plusieurs mois de recherches et d’une centaine d’entretiens réalisés au quatre coins du pays, ce document remarquable dresse un état des lieux pour le moins inquiétant du quotidien des policiers hexagonaux menacés par la culture du chiffre et le développement de la sécurité privée.
Qu’est ce qui ne va pas chez les policiers aujourd’hui ?
A l’image de ce que l’on peut observer au sein de Pôle emploi, l’institution policière est malade de ce management privé appliqué à une structure publique. Depuis 2007, on étrangle les effectifs en imposant des objectifs chiffrés de lutte contre la délinquance, ce qui, soit dit en passant, est une aberration sans nom.
En quoi les objectifs chiffrés sont-ils un problème ?
La police travaille sur une réalité qui n’est pas prévisible car à chaque fois qu’ils sortent du commissariat, ces fonctionnaires ne savent pas à l’avance les délits auxquels ils vont être confrontés.
Malgré cela, la hiérarchie décide qu’ils devront réaliser tant de verbalisations pour telle infraction, et tant pour une autre. D’une certaine manière, cette demande chiffrée pousse les fonctionnaires a fabriquer ces infractions. Ces objectifs insensés font perdre du sens au coeur de leur métier.
Un exemple marquant ?
Il y a deux mois, les policiers des Pyrénées-Atlantiques ont reçu une note de la direction départementale de la sécurité publique (DDSP), relayant l’ensemble des objectifs chiffrés au regard de ceux réalisés l’année précédente. Dans ce document figurait notamment le nombre de constatations à réaliser concernant le non-port de la ceinture en voiture, la défaillance de feux de signalisation, mais aussi et surtout : un objectif de 51 refus d’obtempérer. En clair, comme ces fonctionnaires avaient constaté 50 infractions similaires l’année précédente, on leur demandait de faire aussi bien, voire une de mieux. Plusieurs policiers se demandaient, incrédules, de quelle manière ils allaient s’y prendre.
Et si le chiffre n’est pas atteint ?
Ils se font taper sur les doigts par la hiérarchie. Ce management de l’entreprise privée que l’on transfère sur un service public amène les policiers à façonner la réalité, car ils ne produisent pas de biens. D’ailleurs, un service public n’a pas vocation à en produire. En les obligeant à agir de la sorte, on les pousse a mettre de côté leur discernement, à faire abstraction de leur intelligence et à produire de l’infraction. En même temps, cela arrange les commissaires à qui l’on verse de confortables primes lorsque les objectifs sont atteints.
Dans le même temps, on assiste depuis cinq ans à un développement sans précédent de la sécurité privée…
Cela émeut l’ensemble des policiers mais répond à une logique implacable. Dès lors que vous appliquez la fameuse révision générale des politiques publiques (RGPP), qui consiste au non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, il faut bien que les missions de sécurité soient assurées. Il y a aujourd’hui 28 000 policiers municipaux sur le territoire – soit une hausse de 35% en huit ans -, pour 83 000 policiers nationaux en tenue. Cela a un coup, tout comme la vidéosurveillance d’ailleurs qui, selon plusieurs membres du gouvernement et malgré les études scientifiques qui prouvent son inefficacité, est la solution contre la montée de la délinquance.
Qui peut s’offrir une police municipale ?
Essentiellement les communes les plus riches. Dans les Hauts-de-Seine, 27 des 36 villes en sont dotées. Il faut savoir que ces policiers sont armés et possèdent parfois davantage de moyens que les nationaux. Il suffit de voir la situation à Nice, qui est une sorte de ministère de l’Intérieur bis.
Ce sont près de 350 agents qui disposent de véhicules bien entretenus, de brigades équestres et canines, de patrouilles en VTT et sont armés de pistolets, de tasers et de flashball. Enfin ils ont accès à près de 600 caméras de surveillance. A l’heure actuelle, la municipalité étudie la possible implantation de caméras VSI, capable de détecter des "comportements anormaux" au moyen de puissants algorithmes.Dans ces conditions, comment les fonctionnaires que vous avez rencontrés envisagent-ils l’avenir ?
L’écrasante majorité d’entre eux ont le moral en berne. D’autant que les jeunes recrues des policier que j’ai rencontré il y a peu, me disait que lors de sa prise de poste en Ile-de-France, son chef l’a accueilli en lui disant : "Bienvenue à Beyrouth". Ils sont désabusés, plus vraiment fiers de leur métier et s’inquiètent chaque jour davantage du fossé qui les sépare de la population. Comme bien des fonctionnaires travaillant au sein des différents services publics, ils ne s’estiment pas en position d’effectuer leur travail au mieux. Ils veulent être dans la prévention, dans le dialogue, dans la verbalisation quand cela est nécessaire, mais certainement pas dans le rôle de collecteur d’argent comme les plus hautes instances le demandent. De plus, ils ont le sentiment d’être pris en otage par une majorité politique qui les utilise pour être des outils de fabrication de statistiques.
En 2007, les policiers, marqués par le passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau, avaient massivement voté pour lui. Qu’en est-il à trois mois des présidentielles ?
Au terme de mon enquête, je pense sincèrement qu’une majorité d’entre eux vont voter Le Pen.
Les policiers envoyés dans les zones sensibles mesurent chaque jour les contentieux avec la population. Ce sont les territoires perdus de la république, où la défiance est permanente et les rapports humains totalement inexistants. A ce propos, il n’y a jamais eu autant d’outrages à agent depuis 2007. Les insultes sont quotidiennes et les menaces également. Plusieurs policiers que j’ai interrogés m’ont dit que s’ils n’avaient pas de conscience politique, ils deviendraient "cons et racistes". Sans compter que depuis plusieurs mois maintenant, il y a un véritable climat de
xénophobie attisé par certains politiques et cela façonne les esprits. Les policiers n’échappent pas à la règle, d’autant qu’ils sont en première ligne.
Metro
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