Les civils paient le prix fort de la politique sécuritaire du président Calderon à l’encontre des cartels de la drogue. Une politique jugée plus répressive que préventive qui pourrait se retourner contre lui à l’élection présidentielle du 1er juillet.
Depuis 2006, le Mexique est confronté à une vague de violence sans précédent. La politique sécuritaire du président Calderon, jugée plus répressive que préventive à l’encontre des narcotrafiquants dits "narcos", est mise en cause. En s’attaquant manu militari aux maîtres du trafic de drogue entre la zone andine et les Etats Unis, le chef de l’exécutif a déclenché une crise sociale et politique. En six ans, le bilan de sa méthode frôle les 50 000 morts. Jean Rivelois, chercheur à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) de Marseille, revient sur cette explosion de l’insécurité avec en toile de fond, l’élection présidentielle du 1er juillet.
Le 8 février, les autorités Mexicaines annonçaient une saisie sans précédent de 15 tonnes d’amphétamines à Guadalajara. La découverte d’une telle quantité est-elle une victoire ou au contraire, la preuve de l’impuissance du gouvernement face aux criminels ?
Cela fait en effet ressortir l’échec de la politique anti-narcos de Calderon, fondée sur le "tout répressif": la répression a perturbé les activités des narcos mais elle n’a pas mis fin aux trafics. Cette saisie doit représenter 10% de ce qu’il y a à saisir! Cette politique, pour laquelle le PAN (parti conservateur) du président a été élu en 2006, consiste à semer le chaos au sein des groupes criminels en éliminant les chefs chargés de pacifier les relations entre clans.
L’idée était de priver les trafiquants de leurs médiateurs, afin qu’ils se disputent le contrôle des activités, des clients et des territoires. Sur ce plan, l’effet escompté est au rendez-vous car la plupart des décès résultent des guerres auxquelles se livrent les factions criminelles entre elles, à l’instar du cartel du Golfe et de celui des Zetas. Ce qui était moins prévu, c’est l’impact sur la population.
Près de 50 000 morts en six ans. Comment expliquez vous un tel bilan et l’explosion de la violence au Mexique?
Cette violence découle des mesures musclées du gouvernement. Harassés par l’armée, – 45 000 soldats déployés pour lutter contre les narcotrafiquants ont arrêté environ 50 000 d’entre eux – divisés par des luttes intestines, les narcos rétorquent en terrorisant les populations avec des assassinats au hasard.
Cette violence découle des mesures musclées du gouvernement
Le message est le suivant: "Regardez, Calderon ne peut vous protéger, votez pour un autre candidat." En faisant de la population une victime collatérale, ils ont délégitimé le gouvernement. Combiné à une augmentation de la pauvreté, les Mexicains sont saturés de violence et ils en tiennent le président responsable.
Pourquoi le gouvernement a-t-il fait appel à l’armée pour s’attaquer aux narcos et pas aux forces de police ?
La police est très corrompue, surtout la police municipale. Les policiers n’ont pas le choix: ils peuvent soit fermer les yeux, soit collaborer. Sinon, ils sont assassinés.
Au Mexique, un habitant sur deux vit avec moins de deux dollars par jour. Les activités des narcos représentent-elles une alternative au développement aux yeux de la population ?
C’est parce que l’Etat n’a pas rempli sa mission que les activités criminelles peuvent représenter une alternative. Effectivement, les narcos fournissent du travail aux populations pauvres. Par ailleurs, l’entrée du Mexique à l’OMC et l’ouverture de ses frontières aux marchés internationaux a eu des conséquences désastreuses pour de nombreux paysans, notamment dans l’état du Chihuahua. Beaucoup d’entre eux se sont reconvertis dans la culture de la drogue.
Existe-t-il une solution au narcotrafic ?
Difficile à dire! Les narcotrafiquants sont avant tout des hommes d’affaires. Ce sont certes des criminels, mais ce sont surtout des individus qui cherchent plus à maximiser leur profits qu’à assassiner. Le chaos instauré par Caldéron à leur encontre a un coût humain et financier: leur bras de fer avec l’armée les a contraint à relocaliser leurs activités et à investir dans des armes. Ils ont perdu des hommes, une partie de leurs biens a été saisie et beaucoup sont sous les verrous.
Les narcotrafiquants sont des criminels, mais aussi des hommes d’affaires
Les narcos ont été contrariés par la politique de Caldéron. Mais aujourd’hui, ils ont retourné la situation et mis Caldéron dos au mur : les Mexicains exigent une baisse de la violence par la reprise des négociations entre le gouvernement et les clans. C’est ce que faisait le PRI, (centre gauche) jusqu’en 1994 : les narcos pouvaient excercer leurs activités moyennant un impôt informel; l’Etat faisait office de blanchisseur et de régulateur. En revanche s’ils ne reversaient rien, ils étaient assassinés ou emprisonnés. Les narcos avaient tout intérêt à coopérer pour ne pas être inquiétés. Le dilemme, c’est donc que pour faire baisser la violence, il faut augmenter la corruption. Dans tous les cas, on s’éloigne de l’Etat de droit.
En mars 2011, un sondage plaçait le PRI en tête des suffrages avec 50% des intentions de vote, devant le PAN qui plafonnait à 16%. Qu’en est-il aujourd’hui, à quelques mois de l’élection présidentielle ?
Il est quasiment certain que le PRI va arriver au pouvoir. Les Mexicains ne pardonneront pas à Calderon son bilan sécuritaire.