L’affaire révèle les pratiques bien particulières des policiers des services de renseignement, et la préfecture de police et les gendarmes chargés de la sécurité au Palais de justice de Paris s’en seraient bien passés. Mardi 22 mai, une fonctionnaire appartenant à la direction des renseignements de la préfecture de police (DRPP) a été surprise dans une salle réservée aux témoins de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris – la chambre de la presse, ça ne s’invente pas -, en train de photographier en catimini des personnes qui se trouvaient dans la salle des pas perdus.
Dissimulée derrière une vitre sans tain, la policière surveillait des militants de la mouvance anarcho-autonome venus suivre le procès, devant la 10e chambre voisine, de six de leurs camarades accusés d’avoir planifié des actes "terroristes", notamment la fabrication d’une bombe artisanale retrouvée, le 2 mai 2007, sous une dépanneuse devant un commissariat de Paris. Arrivée sur les lieux vers 13 heures, la fausse photographe mais vraie policière s’était fait ouvrir le local par un gendarme de l’escouade en poste au Palais de justice.
"EN ENTRANT ON A VU CETTE DAME QUI ÉTAIT POSTÉE DEVANT LA VITRE, AVEC UN APPAREIL PHOTO"
Mais elle s’attarde et, manque de chance, après 14 heures, guidées par un huissier, quatre personnes pénètrent à leur tour dans la salle. Et pas n’importe quelles personnes : le journaliste spécialiste des fichiers et des libertés publiques Jean-Marc Manach, le secrétaire général de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), Yann Padova, le sociologue spécialiste de la police Frédéric Ocqueteau et un policier. Il s’agit des témoins appelés par la défense de Philippe Pichon, un commandant de police. Le procès de M. Pichon, jugé pour avoir divulgué les fiches policières de Jamel Debbouze et Johnny Hallyday, vient de débuter, et, comme c’est l’usage, les témoins sont isolés le temps d’examiner les faits.
"En entrant on a vu cette dame qui était postée devant la vitre, avec un appareil photo et un gros objectif, raconte Jean-Marc Manach, qui s’est empressé de rendre l’affaire publique. L’huissier lui a demandé ce qu’elle faisait là. Elle a répondu qu’elle était photographe et elle est sortie par la porte qui ouvre sur la salle des pas perdus en prenant ses deux sacs." L’huissier revient dans la salle d’audience et relate l’incident à Anne-Marie Sauteraud, qui présidait l’audience de la 17e chambre ce mardi. La magistrate en reste interloquée.
L’histoire aurait pu en rester là si une dizaine de minutes plus tard un gendarme n’était à nouveau entré dans la salle des témoins en leur recommandant d’éteindre la lumière. "Il nous a dit qu’avec les lumières allumées on risquait d’être vus depuis la salle des pas perdus", assure Jean-Marc Manach. Les quatre hommes s’interrogent. La salle servait donc de poste d’observation aussi clandestin qu’illégal – elle est réservée aux témoins – pour les policiers du renseignement, avec la complicité des gendarmes du Palais.
"ERREUR DE POSITIONNEMENT"
"J’ignorais qu’il y avait une personne dans ce local à ce moment et j’ignorais qu’il servait à la police. A ma connaissance, c’est la première fois qu’un tel incident se produit", assure Mme Sauteraud. Au moment de libérer les témoins – le procès de M. Pichon a été reporté, le temps d’examiner une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) -, elle les a interrogés, ainsi que les gendarmes présents, avant de prévenir la présidence du tribunal de grande instance qui a ouvert une enquête.
René Bailly, directeur du renseignement à la préfecture de police, reconnaît que, ce mardi, il avait ordonné le déploiement d’un dispositif autour des chambres correctionnelles. "Il y a une semaine, près d’une centaine de militants et sympathisants de la mouvance anarcho-autonome avaient provoqué des incidents en cascade à l’occasion de la première journée d’audience. Il y avait eu beaucoup de chahuts qui avaient débouché sur des interpellations. Cette fois nous avions pris des dispositions pour prévenir les troubles", se justifie-t-il.
Selon M. Bailly, la sécurité du Palais avait été informée au préalable de la présence des fonctionnaires du renseignement et le dispositif avait été mis en place avec l’accord des gendarmes. Toutefois le patron du renseignement en convient : la fonctionnaire n’avait rien à faire dans ce local. "Elle a commis une erreur de positionnement", admet-il.
Yves Bordenave
Les renseignements de la Préfecture de police, une exception parisienne
La direction du renseignement de la Préfecture de police (DRPP) à Paris a succédé aux renseignements généraux de la préfecture de police en juillet 2008. Le préfet de police avait obtenu de tenir ses propres services à l’écart de la fusion entre les renseignements généraux et la DST, qui a donné naissance à la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI). Michel Gaudin, installé dans ses fonctions le 25 mai 2007 par Nicolas Sarkozy, justifiait la présence de cette force de police par "la spécificité" de la capitale où "il y a environ dix manifestations de rue par jour".
Les missions de la DRPP, limitées aux frontières de la région Ile-de-France, visent notamment à suppléer la DCRI dans le cadre de la prévention des actes terroristes. La DRPP coordonne également l’activité des sous-directions de l’information générale (SDIG) dans les départements de la région, alors que dans les départements de province, les SDIG relèvent des directions de la sécurité publique. Environ 800 fonctionnaires, dont près de 700 policiers, y sont rattachés.
Mardi, au Palais de justice, la policière qui s’est laissé surprendre en train de photographier les personnes présentes dans la salle des pas perdus avait pour tâche la surveillance d’un groupe considéré comme extrémiste et dont les agissements sont, pour le pouvoir, susceptibles de porter atteinte à l’ordre public.
Le 16 mai, lors de la première journée de l’audience qui juge six militants anarcho-autonomes, plusieurs personnes avaient peint des slogans sur les murs du tribunal. Depuis sa cachette et derrière la vitre sans tain, la policière-photographe essayait de saisir l’un de ces taggeurs sur un cliché, afin de le confondre ensuite devant la justice. Toutefois, et cela ne fait guère de doute, la policière devait également profiter de ce rassemblement pour compléter la galerie de portraits de militants de la mouvance anarcho-autonome conservée dans un placard de la Préfecture.
Pour les policiers de la DRPP, les procès de prévenus suspectés d’agissements terroristes sont toujours l’occasion d’une couverture exhaustive. Outre le fait qu’ils permettent de repérer et éventuellement de photographier des têtes jusque-là inconnues des services, ces rendez-vous judiciaires sont aussi une source d’information et d’analyse. Ces audiences sont suivies avec attention par des fonctionnaires qui rédigent tous les soirs des comptes rendus qu’ils versent ensuite dans des dossiers.
Longtemps suspectés d’être "une police politique " au service des gouvernements en place, les renseignements ne surveillent plus les partis politiques et les syndicats. Cette mission a été officiellement abandonnée en 1981, après l’arrivée de la gauche au pouvoir.
Mais, en octobre 2011, la direction du renseignement de la Préfecture de police avait fait l’objet de suspicions concernant ses pratiques. Selon le site de L’Express, une enquête de renseignement sur la personnalité de la compagne de François Hollande, Valérie Trierweiler, avait été ouverte en dehors de tout cadre légal.
(merci à "Cat Aclysme")
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